Écrire un livre EP03 : travailler les personnages canons d’Harry Potter

Ecrire un livre en utililant des personnages qui ne sont pas à vous

Nous avons vu ce que c’était que de créer des personnages dans un univers déjà existant, voyons ce qu’il en est de jouer avec les personnages « canons ».

Dans le cadre d’une fanfiction (ou d’une adaptation), on se retrouve avec une grosse problématique : quoi faire des personnages qui ne nous appartiennent pas, qui ont une histoire et un caractère bien définis et qui ont une image très particulière auprès du lectorat ?

A la Moldue utilise des personnages emblématiques très aimés du fandom Harry Potter. En choisissant de manipuler Snape, Dumbledore et Malefoy en priorité, je n’ai pas pris le plus simple et même si j’ai gardé au maximum leur caractère d’origine, les personnages sont exploités autrement, montrent des facettes plus adultes… parce que l’histoire s’adresse à des adultes. Et l’histoire différant de celle de J.K.Rowling, les personnages finissent avec un destin et des personnalités différant également de ce qui est montré dans l’œuvre d’origine.

Severus Cesare Snape, entre rédemption et fascination

Severus Rogue (ou Snape) est un personnage en clair-obscur extrêmement complexe que l’œuvre d’origine n’a pas totalement exploité. Il s’agit d’un ancien Mangemort devenu espion pour le compte de Dumbledore parce que la femme qu’il aimait depuis son enfance est morte par sa faute.

Une sorte d’incel revanchard passé chez Voldemort pour se venger des brutes de sa scolarité, qui fait un prof détestable et irresponsable, et qui finit misérablement comme il a commencé. Son vrai nom est Severus Tobias Snape, et il était impossible que je garde ce personnage tel quel.

Severus était le love-interest de Jane (wouah le gros spoiler). Son reflet inversé : il est le Sorcier qui va découvrir le monde Moldu (même s’il y vit l’été). Il est celui qui (re)découvrira la tolérance, l’amitié, la vie en général.

J’ai travaillé Severus pour comprendre ses motivations, pourquoi il était devenu Mangemort, pourquoi il avait quitté Voldemort, quel rapport il entretenait avec Lily, quel rapport il entretient avec Dumbledore et Harry. Le personnage est un homme qui n’est ni bon ni mauvais, il est seulement enfermé depuis longtemps dans une logique de brutalité psychologique et physique et l’impression qu’il est voué à mourir et à faire « ce qui doit être fait ». Mais pour en faire un personnage complexe et attachant, capable d’aimer, d’être aimé, il fallait qu’il soit capable d’évoluer. Chose que Severus (et pratiquement tous les autres persos dans HP) ne fait d’ailleurs pas dans le canon.

Spoiler sur ALM : Ici, nous découvrons qu’il a bel et bien eu une relation avec Lily lorsqu’ils étaient ados. Il était essentiel que son amour ne soit pas aussi pathétique que dans l’œuvre originale, qu’il ne soit pas en train de tout sacrifier pour une meuf qui lui a juste fait un sourire. Dans mon histoire, Severus et Lily ont été ensemble, ont été amis, ont même été amants quand ils étaient ados. Ils se sont séparés pour des raisons diverses telles que « Severus aime bien la Magie Noire et ses adeptes », mais ils se sont séparés en relatifs bons termes. Et c’était crucial : parce qu’il fallait qu’il ait toutes les raisons de protéger ce souvenir. Il se devait d’être bon. Cette relation est également essentielle par rapport à la relation qu’il entretient par la suite avec Harry.

Quant au changement de nom de Severus, le « Cesare » est expliqué à l’épilogue. C’est venu d’une idée de parallèle entre Cesare Borgia calomnié de toutes parts et réhabilité par Machiavel et ce personnage-là. Cela n’apporte guère à l’histoire, c’est un détail que l’on retrouve très ponctuellement dans les dialogues.

Albus Dumbledore, machination et bonbons au citron

Qui est cet homme qui adore les sucreries, particulièrement celles au citron, qui porte des vêtements improbables et qui pourtant fait trembler le plus grand mage noir de tous les temps ? Qui est cet homme qui organise son école en fonction de Voldemort, qui découvre ses secrets les plus noirs, qui n’hésite pas à employer des personnes dangereuses et à mettre en danger des enfants « pour le plus grand bien » ?

Dumbledore n’est pas un papi gâteux et adorable dans mon histoire, bien qu’il soit très souvent un comic-relief. Il est le poil à gratter de Severus sur bien des questions personnelles… mais il reste le stratège qui n’hésite pas à sacrifier ses pions. Qu’il en souffre émotionnellement lui-même ou non.

Concernant ce personnage, je crois n’avoir pratiquement rien retouché. Le simple fait de voir les conversations du côté des adultes et non du point de vue de Harry fait qu’on découvre un Albus calculateur, général d’armées et implacable. Il est celui qui coordonne les forces en action. Celui qui décide qui va avancer ou non sur l’échiquier.

Spoiler ALM : Dans le canon, Albus utilise lui aussi la connexion entre Harry et Voldemort, mais dans mon histoire, cela va jusqu’à permettre la rencontre au Ministère de la Magie. Acculé par un gouvernement qui ne veut rien savoir du retour de Voldemort, Dumbledore va pousser Voldemort à pousser Harry à aller au Ministère pour que le Mage Noir puisse être vu en chair et en os par les Aurors prévenus. Nous assistons à cette conversation entre lui et Severus, puis entre Harry et lui quand l’enfant le comprend. Par la suite, nous apprenons les machinations d’Albus concernant Jane ou encore Lucius et la fin montre aux lecteurs que le vieil homme avait obligé toutes les personnes autour de lui à prendre une position claire dans la lutte contre Voldemort.

Lucius Malefoy, le Jupiter providentiel

Sans doute est-ce le personnage que j’ai le plus modifié et travaillé. Car Lucius Malefoy est un personnage du canon qui a un potentiel formidable et qui n’est absolument pas exploité : pire, il est incohérent dans l’œuvre originale. Et je n’ai pas peur de l’affirmer.

Lucius Malefoy est un Mangemort qui a en réalité été blanchi lors de la dernière guerre. Il est beau, charismatique, excessivement riche, influent et ambitieux. Il a tout pour être un homme politique formidable et sous la plume de Rowling, c’est un Mangemort en échec qui balbutie devant le Seigneur des Ténèbres.

Sous ma plume, Lucius Malefoy est aristocrate, il est fait Lord, troque ses velléités de Mangemort basique pour une ambition politique sans fin, et devient la possibilité pour les lecteurs d’explorer enfin l’aspect politique de l’œuvre et de l’univers. Que se passe-t-il en temps de guerre, en temps de doute, quand un homme providentiel promet de combattre le mal. De faire barrage à ce dernier ? Lucius aime profondément sa femme et ALM montre une relation sensuelle et pleine de tendresse entre eux qui a énormément séduit le lectorat. Certaines lectrices sont mêmes jusqu’aller à se tromper sur le personnage en le trouvant délicat et « bon ». Mais cela reste un suprémaciste dangereux pour la démocratie…

Spoiler ALM : Lucius est conçu comme une critique des hommes providentiels de notre temps, et cela s’est beaucoup articulé autour d’Emmanuel Macron. Les discours dans ALM, et en particulier celui de sa nomination en tant que Ministre de la Justice, sont inspirés de ceux de notre Président. Il y a donc de vrais morceaux « illibéraux » de notre vrai univers, distillés çà et là. Quant à Lucius, il est l’homme qui doit faire le choix entre ses ambitions et sa famille. Il n’a que peu de morale, a un esprit très fin et il ne recule devant aucune machination pour gagner des voix. Rappelons que Lucius a manqué de faire tuer une gamine (Ginny) juste pour se débarrasser d’un journal gênant. Dans mon histoire, il pousse non seulement des Mangemorts à commettre des atrocités, mais va jusqu’à organiser des attentats pour en sortir grandis dans les sondages.

Harry Potter, de la difficulté d’être un ado condamné à mort

Harry est un personnage que beaucoup de gens n’aiment pas. Il est souvent qualifié de capricieux et stupide, et le canon semble ne jamais arriver à rester cohérent à son sujet. Tantôt il est sage, tantôt il fait sa crise d’adolescence, toujours au gré des besoins de l’histoire. Mais Harry est avant tout un ado qui n’a jamais été correctement pris en charge par des adultes, laissé à l’abandon avec un double fardeau énorme (la célébrité et le poids de devoir lutter contre Voldemort).

Dans A la Moldue, je voulais raconter l’histoire de cet enfant qui ne voulait qu’être « Harry, juste Harry », quand le monde entier lui demande d’être Harry Potter. Je me suis donc considérablement éloignée du modèle de base pour lui proposer d’être fidèle à son caractère. En l’ancrant sur son besoin d’amour et sa capacité à aimer, il n’était guère compliqué de montrer un Harry empathique et sage, capable de comprendre et de rencontrer enfin son Professeur de Potions autour d’une personne commune (Lily) et capable de se sacrifier par amour pour les autres.

Spoiler ALM : La trajectoire de Harry change radicalement parce que les adultes finissent par s’intéresser réellement à lui. Jane est la première à faire remarquer qu’il n’est pas traité comme l’enfant qu’il est, et avec l’aide parfois trop subtile de Snape, elle parvient à amener Harry sur un chemin d’ouverture à l’autre et non de repli héroïque. Sirius Black prend également en main son rôle de parrain, et puisque son destin diffère du canon, le fait qu’il finisse par avoir la garde du gamin change totalement la solitude de Harry. Enfin dans une relation familiale normale, il a l’opportunité d’explorer son passé et d’accepter son avenir. Ou du moins son absence. Severus a une figure paternelle très forte chez Harry, que j’estimais être esquissée dans les livres car Snape est le seul à traiter Harry comme s’il était un enfant que l’on doit cadrer – ce qu’il est. Enfin, son crush n’est plus dirigé sur Ginny Weasley qui est fâcheusement une Lily bis, mais sur un autre personnage, lunaire et pourtant pragmatique qui l’aide à rester ancré dans le réel.

Les autres personnages d’Harry Potter sous ma plume


By MaximoVLorenzo

Bellatrix, Luna, Neville, Draco, Sirius, Tonks, Maugrey… sont autant de personnages que je tords également et dont on pourrait parler très longuement tant ils ont à apporter. Mais cela nécessiterait un article entier, encore et j’ai peur de vous perdre. Très succinctement :

  • Bellatrix se trouve être le personnage fanatique poussé à l’extrême, la jouissance même du mal incarné. Plus violente et terrible encore que Voldemort – qui lui a un but, elle, elle n’est que chaos et destruction. C’est un élément perturbateur et moteur profond de l’histoire qui va permettre la rupture totale avec le canon. Elle est un révélateur de personnages. Grâce à elle, on découvre l’horreur et la noblesse des gens. Que cela soit le vrai visage d’un Snape Mangemort ou celui d’un Maugrey-guerrier.
  • Maugrey, justement, est bâti sur les mêmes fondements qu’un Batman vieillissant, brutal et expéditif. On le voit peu, mais il marque les esprits.
  • Tonks, sa protégée est là pour montrer ce qu’un bon soldat peut donner dans les mains les plus habiles. On suit la loyauté de cette femme jusqu’à douter de son alignement, son rapport à son mari s’étiole sous les affres de la guerre et cette femme-soldat montre ce qu’il y a d’impitoyable dans l’univers.
  • Luna est un révélateur. J’ai utilisé son côté loufoque pour en faire une extra lucide. Elle comprend très vite les gens et leurs aspirations et c’est ce qui lui permet de nouer des liens très intimes avec les personnages principaux, tout en faisant comprendre beaucoup de choses aux lecteurs.
  • Draco est le reflet de son père, l’ambition le dévore, jusqu’à ce que la perte d’identité ne l’oblige à réfléchir à ce qu’il veut être et ce qu’il compte faire pour exister en tant que personne. Il est l’histoire des enfants-héritiers.
  • Neville, lui, est « cet autre Élu possible » de la prophétie. On raconte Harry Potter au travers de ce garçon que je trouvais intéressant à réhabiliter (comme l’on d’ailleurs beaucoup plus fait les films que les livres).
  • Enfin, Sirius est un personnage-valise, incarnant l’homme bon et beau. L’homme qu’on voudrait voir gagner les élections. Il est l’aboutissement de sa propre légende de Mauraudeur, sauf qu’arrivé dans le monde d’adulte, son charme n’opère plus aussi bien que sur les professeurs de l’époque…

Comprendre ce qu’un personnage a à raconter

Utiliser des personnages existants, c’est avant tout chercher à les comprendre et à comprendre les ramifications qu’ils ont dans l’œuvre originale. On cherche ensuite à comprendre celles qu’ils auront dans la nôtre et ce qu’ils auront à y dire. Ce qui explique pourquoi certains personnages sont mis en avant chez moi et pas d’autres. On voit très peu Ron et Hermione dans mon histoire, même si sur la fin, je rappelle que Ron est un enfant qui a pu battre l’échiquier de McGonagall à 11 ans… Hagrid, lui, est totalement absent, puisqu’il avait à mes yeux un rôle de passeur qui n’était pas nécessaire dans A la Moldue.

Utiliser des personnages existants pour leur donner un relief proche de l’œuvre d’origine, tout en proposant quelque chose de novateur, est une expérience autrement plus intense que de créer ses propres personnages. Et si j’ai pourtant adoré créer Abernathy, par exemple, j’ai largement préféré travailler Lucius Malefoy et permettre aux lecteurs et lectrices d’être surpris-es par son destin.

Nous évoquerons d’ailleurs la semaine prochaine la question de la création d’une trame d’histoire et entrerons dans le vif du sujet concernant l’écriture d’un livre : créer un scénario et respecter, ou non, les schémas narratifs.

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